Jacqueline BIR et Alain LEEMPOEL : "Conversations avec ma mère" - Vu et apprécié au Théâtre Le Public ce 02 septembre...
Ce dialogue entre une mère de 82 ans et son fils quinquagénaire
rattrapé par la crise économique est d’une étonnante justesse, jusque dans ses
côtés les plus surréalistes.
Voici donc Jaime, bon mari, bon père de famille, bon
travailleur, ayant renoncé à ses idéaux de jeunesse pour une vie tranquillement
bourgeoise. Et face à lui, sa mère, joyeuse octogénaire vivant dans un
appartement appartenant à ce grand fils trop pressé pour dîner avec elle. Ce
soir pourtant, les choses ont changé. Au lieu du coup de fil quotidien, Jaime
est passé en personne à l’appartement. Et pas seulement pour embrasser sa mère.
Il doit aussi lui annoncer une nouvelle plutôt désagréable: l’appartement va
devoir être vendu.
Passé le premier choc (qu’elle reçoit en faisant comme si
elle n’avait rien entendu), Mama se montre intraitable: pas question pour elle
de quitter l’appartement. Et rien ne la convaincra. Ni l’annonce par Jaime de
la perte de son boulot, ni l’impact de la crise économique qui met la petite
famille au bord de la rupture, ni le risque de voir ses petits enfants obligés
de changer d’école… Jaime déballe tout et on sent qu’il s’agit autant de
convaincre sa mère que de pouvoir enfin confier toute l’étendue de son
désarroi. Car rien ne va plus dans sa vie: son boulot perdu, sa femme avec
laquelle plus rien ne se passe, ses enfants qui ne lui parlent qu’à peine…
Face à tout cela, sa mère se montre à la fois attentive et
sans pitié, secouant son grand fils tout autant qu’elle le materne, jouant avec
sa mémoire pour oublier ce qui l’arrange. Jacqueline Bir est formidable dans ce
rôle qui semble avoir été écrit pour elle. Drôle, bouleversante, cinglante,
elle est irrésistible de bout en bout, plus vraie que nature jusque dans les
moments les plus délirants de cette pièce réservant plus d’une surprise. Face à
elle, Alain Leempoel se fait discret tout en donnant une véritable épaisseur à
ce personnage. Sa dégringolade dans la déprime évite tout pathos inutile,
suscitant l’émotion par sa grande retenue. Les révélations de sa mère à propos
de son père ou de son petit ami actuel (Grégorio, 69 ans, un gamin!),
entraînent le spectacle vers d’autres horizons, prenant constamment le
spectateur par surprise.
Si, à plus d’une reprise, l’émotion est palpable dans la
salle comme sur le plateau, on le doit au jeu de ces deux acteurs magnifiques
qui, bien que se connaissant depuis toujours, jouent ici ensemble pour la
première fois. On le doit aussi à la mise en scène aussi sobre que millimétrée
de Pietro Pizzuti. A cet égard, la seconde partie est un petit bijou entraînant
le spectateur sur une fausse piste avant de le retourner de manière implacable
et bouleversante. Car la grande qualité de ces «Conversations avec ma mère»
tient aussi à l’absence de naïveté du texte qui ne sombre jamais dans les
pièges de la «bien-pensance» ou du happy end facile, préférant la vraie vie
avec son lot de bonheur, de malheur, de tendresse, de jalousie, de
retournements et d’événements inexplicables.
(In Le Soir 17h00 - JEAN-MARIE WYNANTS - 2 septembre 2014)


